vendredi 26 août 2016

Garry Winogrand, photographe.





Garry Winogrand, né le 14 janvier 1928 à New York (États-Unis), mort le 19 mars 1984 (à 56 ans) à Tijuana (Mexique), est un photographe de rue américain.

Principal représentant du mouvement de la photographie de rue, il est renommé pour son portrait des États-Unis de la deuxième moitié du XXe siècle.









Élève d'Alexey Brodovitch, Garry Winogrand est le fils spirituel de Walker Evans. En 1955, lorsqu'il prend connaissance du travail qu'a fait Evans sur les passants dans le métro de New York, Winogrand commence son « étude photographique de la vie américaine ». Son sujet : la rue. Piéton, passant lui-même, il va, pendant presque 30 ans, inlassablement enregistrer, de manière spontanée, la complexité comme la banalité ou les bizarreries de la vie urbaine. Il conçoit la rue comme une énigme, un théâtre où tout est possible et sujet à faire image. Il photographie les hommes, les femmes, les groupes, les foules… 







L'absence d'artifice, la neutralité de l'émotion, le rejet de tout formalisme, de toute esthétique a priori permettent au spectateur de rester libre dans son imagination, dans les convergences, les divergences, la composition qu'il peut faire à chaque image.


mardi 23 août 2016

Ballade contée au Moyen-âge -7/.-

Guillaume a obtenu de Dame Emma, ce qu'il voulait.
A vouloir goûté un bien si précieux, il en garde nostalgie, dès sa séparation... Et, le jeune chevalier en désire encore... Mais l'épouse de son seigneur, lui fait comprendre, qu'elle n'acceptera plus de répondre à aucun marché venant de lui.
Cependant, le jeune chevalier souhaite à présent le soutien de sa dame, dans son projet matrimonial – je le rappelle, il avait imaginé avec son ami Bertran, de s'attacher la Dame de son seigneur ; pour obtenir d'elle son soutien à son projet de mariage avec Ermengarde, qui, l'espère t-il, l'attend avec plus de fidélité qu'il ne le fait lui-même...- Mais, depuis sa victoire … Dame Emma, l'évite...
Guillaume se dit, comme si ce nouveau défi l'accaparait à nouveau : que cette fois-ci, il saura utiliser la nouvelle conquête de la dame de son seigneur...

La dame même, après en avoir goûté, s'ennuie de ses empressements ; et Guillaume la prie, alors, de le soumettre, lui, à un défi, qu'il s'engage à mener à bien, pour son amour d'elle. Et, elle imagine de s’en défaire en lui faisant quelque proposition bizarre et dont l’exécution est impossible.
- Il faut me construise ici près, hors de la ville, au mois de janvier, un jardin, rempli de verdure, de fleurs, d’arbres couverts de feuilles, comme au mois de mai 
Dame Emma déclare que si Guillaume ne satisfait pas son désir, qu’il ne la revoit plus jamais... !
- Et s'il m’importune encore, elle découvrira à son mari, à ses parents, tout ce qu'elle leur a caché jusqu’à présent...
Elle pense ainsi se débarrasser du chevalier de la bonne façon.
Mais … L’offre de sa maîtresse parait séduisante à Guillaume ! … Il est même si curieux de savoir ce qu’il en résulterait, qu’il se résout à chercher les moyens de la satisfaire à quelque prix que ce soit. Il fait chercher, dans toutes les parties de la vicomté, quelqu’un qui puisse l’aider et le conseiller. Enfin, il trouve un homme qui s’offre de lui faire, par magie, le jardin demandé. Il conclut marché avec lui, moyennant une fort grosse somme d’argent, et attend le mois de janvier avec l’impatience de l’amour.


Il arrive enfin, ce mois si désiré, et la nuit après les fêtes de Noël, lorsque toute la campagne est couverte de neige et de glace, le magicien fait tant, avec le secours de son art, qu’il apparaît dans un pré voisin de la ville un des plus beaux jardins qu’on ait jamais vus, réunissant les fleurs et la verdure du printemps aux fruits de l’automne.

Dès que messire Guillaume voit ce prodige, Dieu sait s’il est comblé de joie. Il fait aussitôt cueillir les plus beaux fruits et les plus belles fleurs, et les envoie secrètement à la dame de Hauterive, en l’invitant de venir voir le jardin qu’elle a demandé, pour être convaincue de l’amour dont il brûle pour elle.

Quand la dame voit les fleurs et les fruits que son amant lui a envoyés,... elle commence à se repentir de sa promesse.

Cependant la curiosité de voir des choses si nouvelles la fait glisser légèrement sur le repentir, et elle va, avec plusieurs damoiselles, voir ce jardin miraculeux. Après l’avoir examiné, loué et admiré, elle s’en retourne chez elle le cœur très-affligé, songeant à quoi ce jardin l’oblige. Son trouble est si violent, qu’il ne lui est pas possible de le déguiser, si bien que son mari s’en aperçoit. Il lui en demande la raison. La 'situation' lui fait renfermer pendant quelque temps son secret au dedans d’elle-même ; mais enfin, pressée d’une manière à ne pouvoir s’en défendre, et résolue de sortir de situation, elle lui conte la dernière partie de cette aventure.
D’abord le mari se fâche, se met en colère, sans trop faire du bruit ; ensuite, considérant l’honnêteté de sa femme, il se calme sagement.

« Dame Emma , il ne convient pas à ma femme, lui dit-il, de prêter l’oreille aux discours des amants, et encore moins de faire un marché déshonnête, quel qu’en soit le prix ; car c’est par l’oreille qu’on arrive jusqu’au cœur, et il n’est rien de difficile dont l’amour ne puisse venir à bout. Tu as donc commis deux fautes, la première d’écouter les discours d’un homme amoureux, l’autre de prendre des engagements. Mais, pour la tranquillité, je veux bien te mettre à portée de remplir ta promesse, en t’accordant ce qu’un autre refuserait sans doute ; d’ailleurs, il est à craindre que si Guillaume n’est pas satisfait, ce ''magicien'', qui le sert si bien, ne nous jouera quelque mauvais tour. Va donc trouver le chevalier, et fais tous tes efforts pour sauver à la fois ton honneur et ta parole ; si cela n’est pas possible, que le corps cède, mais que la volonté résiste. »

La dame feint de pleurer, et dit qu’elle ne veut pas de la permission qu’il lui donne ; mais le mari use d’autorité, et il faut obéir.

 Le lendemain, dès la pointe du jour, Dame Emma, travestie, accompagnée d’une servante, se rend au logis de messire Guillaume. Quel n'est pas son étonnement quand on lui annonce une pareille visite ! Il se lève et appelle le jardinier-magicien :

« Viens voir, lui dit-il, viens voir de quel trésor ton art me rend possesseur. » Il va au devant de la belle, et après l’avoir saluée avec toutes les démonstrations de la joie, il la fait entrer dans une belle chambre. Quand elle y est assise :
« Madame, lui dit-il, si l’amour que je vous ai voué, et que je vous conserverai toute ma vie, peut mériter quelque récompense, dites-moi, je vous prie, quelle heureuse occasion vous appelle chez moi à cette heure... ?
– Ce n’est point l’amour qui m’amène ici, lui répond-elle , le rouge aux joues ; ce n’est point non plus la promesse que je vous ai jurée, c’est … C'est uniquement pour obéir à mon mari, qui, plus sensible à votre amour criminel qu’à son honneur et au mien, m’a lui-même ordonné de venir vous trouver. Me voilà donc chez vous, par son ordre, et prête à faire tout ce qu’il vous plaira. »
 Si la visite inopinée de la femme de son seigneur étonne messire Guillaume, son discours l’étonne bien davantage. Touché de la générosité de Guy de Hauterive, l'amour pour sa dame, se change en admiration.
« À Dieu ne plaise, ma dame, que je sois assez peu loyal et assez ingrat pour souiller l’honneur d’un homme qui a daigné s’attendrir sur mes maux ! Vous pouvez donc demeurer ici, si bon vous semble, tant que vous le jugerez à propos, avec l’assurance d’y être respectée comme ma sœur. Vous en sortirez quand il vous plaira, à condition cependant que vous voudrez bien témoigner à seigneur Guy, dans les termes que vous jugerez convenables, la juste reconnaissance dont je suis pénétré pour son généreux procédé, et que vous l’assurerez que je suis pour la vie son vassal chevalier et son serviteur. »
 À ces mots, Dame Emma cache un peu sa déception, et assure être rassurée...
« J’avais de la peine à me persuader, lui dit-elle, que vous fussiez assez peu délicat pour profiter de ma situation...Ma reconnaissance, égale votre sacrifice, et je ne doute point que mon mari ne la partage. »
Guillaume ensuite, s'empresse de la soutenir pour que Guy de Hauterive consent – en suzerain – à son mariage avec Ermengarde la fille du seigneur de Lasnours... Et Guillaume raconte à sa dame de cœur, le refus du père de la jeune fille à la lui accorder...
Après ces mots, dame Emma prend congé, et court raconter à son mari tout ce qui s’est passé...


Inspiré d'un conte : Le jardin enchanté du Décameron

mercredi 17 août 2016

Charles Spencelayh, peintre anglais

Charles Spencelayh  ( 1865-1958) est un peintre anglais, de genre et portraitiste. Il est né à Rochester dans le Kent.

Il a exposé son travail au Salon de Paris , mais la plupart de ses expositions sont restées en Grande-Bretagne. Entre 1892 et 1958, il expose plus de 30 peintures à l' Académie royale , y compris " Pourquoi la guerre " (1939), qui a remporté la Royal Academy 'Picture of the Year'.

Beaucoup de ses sujets sont des scènes domestiques, peintes avec un détail presque photographique.



A mon avis, de superbes tableaux, qui nous font ressentir la vie paisible de ces personnages, témoins d'une époque révolue, mais rendue ici avec beaucoup de détails, et d'humour … 
Beau travail sur la lumière...






















dimanche 14 août 2016

La femme au Faucon

« La chasse au vol est pratiquée de manière indistincte par les hommes et par les femmes, ce qui en fait un exercice s’intégrant parfaitement à l’univers symbolique courtois, puisque, comme l’a fait remarquer Jean Wirth, la thématique de l’échange désintéressé, au centre de ce même système courtois, implique «la similitude des comportements masculin et féminin». Les rôles ne sont plus distribués en fonction des sexes, mais de l’opposition entre être aimant et être aimé. »

« (…) nous commencerons par élucider la signification de l’oiseau de proie dans les couples courtois, afin d’en déduire la spécificité d’un tel attribut porté par une femme. »

« Le faucon chasse pour le cœur, ainsi que l’affirme le bestiaire médiéval et que le rappelle Guillaume de Machaut. Il apparaît donc comme une parfaite métaphore de l’amant. La tapisserie arrageoise du Louvre, bien connue car rare exemple conservé de tapisserie du début des années 1400, montre un homme offrant son cœur à sa dame, qui tient un faucon sur le poing. »


Notons d’ailleurs la comparaison récurrente dans la littérature des yeux de la femme avec ceux du faucon, muant la dame en une sorte d’oiseau de proie, à l’affût de coeurs à pourchasser.

Sources : La femme au faucon, article de Térence Le Deschault de Monredon ( Document Librairie Droz)







Dans la forêt, deux jeunes gens vêtus à la mode du début du XIVème siècle chevauchent au pas; le faucon et les chiens indiquent qu'ils partent pour la chasse. D'un geste audacieux, l'amant passe un bras autour du cou de sa dame, lui caressant la poitrine. Objets de luxe, caractéristiques de la production des ivoiriers parisiens du XIIIème et du XIVème siècle, les valves de miroirs sont un reflet des moeurs courtoises de la haute société du temps. Composées de deux parties enchâssant un miroir d'étain ou de corne et placées dans des trousses en cuir, elles étaient accompagnées de différents objets de toilette: peigne, gravoir pour séparer les cheveux et parfois rasoir et ciseaux. Leur décor, le plus souvent profane, s'inspire des textes courtois contemporains: roman de la Table Ronde, de la Châtelaine de Vergy, de Tristan et Iseult.  


Valve de miroir en ivoire (ca.1350-1375), de fabrication parisienne,  avec des scènes courtoises. Elle fait 11,4 x 11,3 cm. Le médaillon est bordé de quatre lions. Il contient une rosace à huit ‘pétales’ entourée de mascarons. Il est divisé en quatre parties délimitées par un arbre. Chaque sujet met en scène le couple en suivant une rhétorique iconographique courtoise avec des gestes précis comme celui de tenir le visage de sa bien-aimée avec la main, et des symboles tels : le faucon ou l’offrande du cœur (en bas à droite). Cet ivoire fait originellement partie d’un ensemble composé de deux valves s’emboîtant l’une dans l’autre et contenant un miroir qu’on atteint en les dévissant. Une ou les deux faces externes peuvent être décorées le plus souvent de scènes courtoises ou chevaleresques




jeudi 11 août 2016

Ballade contée au Moyen-âge -6/.-

Guillaume connaît bien le Château de Hauterive, écuyer il y a fait ses armes, y a été adoubé chevalier. Le seigneur Guy, connaît la situation du jeune homme, et le reçoit parmi ses proches comme s'il résidait toujours au château.
Guillaume, se joint à tous ceux qui fréquente assidûment la cour que Dame Emma anime depuis son mariage avec Guy de Hauterive.


La Dame de Hauterive, lorsqu'elle se fait voir magnifiquement vêtue et parée, surpasse pour la grâce et le brillant, l'épervier qui s'élance dans les airs. Sa robe est de pourpre et son manteau, bien ajusté, constellé d'or, et sa fourrure d'hermine n'est point pelée ni le riche sebelin qui entourdit son cou.
Quand la Dame laissait s'épancher ses cheveux, ils semblent entièrement d'or fin, tant ils sont luisants et blonds. Elle a le front poli et plein, et, sous les sourcils bruns, les yeux clairs et riants, bien fendus et d'un bleu verdâtre. Elle a le nez droit et en proportion avec son visage où le vermeil et le blanc se marient, entre le menton et l'oreille, mieux que ne le font le sinople et l'argent.
Et c'est merveille de sa bouche qui est comme une passe-rose ; et quant à sa gorge, elle a l'éclat de la glace ou du cristal, et deux mamellettes y viennent poindre, semblables à deux petites pommes.
Enfin, que vous dirais-je de la beauté de cette Dame ? Nature qui l'a faite pour ravir aux hommes le coeur et le sens, y a mis toute son application.

Un jour le Châtelain, dans l'espoir de faire apprécier sa valeur, se résout de repartir et de fréquenter les champs de bataille. Il mène avec lui un grand nombre de chevaliers et de sergents, qui tous, en chemin, vont se montrer dignes de louange, car le plus couard devient hardi sous un tel chef. Guillaume n'a point suivi son maître. Il ne songe pas au gain ni à la gloire, mais seulement à la Dame qu'il convoite.
La beauté d'Emma, et la fin Amour l'échauffe et le presse. Guillaume vient devant la salle où la Dame se tient d'ordinaire. Doucement, il pousse l'huis.
Par aventure, la Dame se trouve seule dans la salle ; toutes les suivantes se sont rendues autre part, dans une chambre, pour travailler. Elles mènent grande joie, en cousant un lionceau ou un léopard sur un drap de soie qui doit servir d'enseigne au seigneur, leur maître.
La Dame est assise sur un lit : un homme qui de mère soit né ne vit oncques plus belle Dame.
Après un moment d'hésitation, Guillaume s'avance vers la Dame et la salue fort courtoisement. Elle, sans se troubler d'aucune façon, la salue à son tour, tout en riant.
- Guillaume, dit-elle, approchez.
- Dame, très volontiers, répond Guillaume en soupirant.
- Asseyez-vous ici, bel ami cher, fait-elle.
Guillaume s'assied auprès de la Dame au clair visage et tous deux devisent joyeusement. Ils parlent de mainte chose, et, tout-à-coup, Guillaume pousse un grand soupir.
- Dame, fait-il, écoutez-moi. Je vous supplie de me conseiller sur ce que je vais vous dire.
- Dites, je vous le promets, fait la Dame.
Et Guillaume reprend :
- Dame, écoutez-moi : supposez un clerc ou un chevalier, un bourgeois, un écuyer ou qui que ce soit, épris d'une dame ou d'une damoiselle, d'une reine, d'une comtesse ou de n'importe quelle autre femme, qu'elle soit de haut lieu ou bas endroit ; il aime depuis sept ans entiers et il n'ose faire connaître sa passion. Il aurait pu cependant, plus d'une fois, parler à son aise et découvrir son coeur à celle qui cause son martyre. Or, dites-moi ce que vous en pensez : est-ce folie, est-ce raison que de tant celer son amour ?
- Guillaume, dit la Dame, je vous répondrai franchement. Je ne tiens pas, quant à moi, pour sage, l'homme qui se tait si longtemps ; puisqu'il avait le loisir de parler, il convenait de le faire : on aurait pitié de lui, apparemment. Et si l'on ne voulait pas l'aimer, il fallait chercher des consolations. Enfin dans tous les cas, Amour demande hardiesse.
Guillaume soupire profondément.
- Dame, fait-il, voyez-le devant vous celui qui a tant souffert pour votre amour. Oh ! Dame, je frémis de ma témérité... J'ose enfin vous découvrir la douleur et le martyre que j'ai si longtemps endurés. Ma douce Dame, je me rends à vous, je suis en votre pouvoir, guérissez la plaie que j'ai si grande dans le coeur ; vous le pouvez seule, et il n'y a point de remède pour me porter secours. Je suis tout vôtre, je le fus, je le serai. Personne ne vivra jamais d'une manière plus douloureuse que celle où j'ai vécu sans vous. Dame, je vous prie et je vous requiers de ma pardonner et de m'accorder votre amour par qui je suis dans ce trouble et dans ce tourment.
La Dame écoute la plainte de Guillaume, mais elle ne l'estime pas un denier vaillant.
Elle répond sans tarder :
- Guillaume, vous raillez !... Assez de pareils propos, ou, par ma foi, je vous ferai honte. Quoi ! vous aimer ?... Beau sire, fuyez d'ici, allez dehors ; et prenez garde de paraître là où je me trouve. Certes, mon seigneur sera fort satisfait d'apprendre vos façons. Certes, lorsqu'il reviendra, je lui dirai bien de quoi vous m'avez requise. Vous n'êtes qu'un étourdi, un vrai musard... Beau sire, allez par là !...
En entendant ce langage, Guillaume se sent tout ébahi, et il commence à se repentir d'avoir entrepris cette quête. Cependant, beau désir qui lui commande, l'exhorte à parler encore.
Dame, dit-il, cela me pèse de n'obtenir de vous que de mauvaises paroles. C'est un grand péché et vous ne pouvez pas souhaiter de faire plus mal. Vous m'avez pris et lié, tuez-moi, si vous voulez. Ah ! puisque vous me repoussez si durement, je jure de ne jamais manger jusqu'à l'heure où j'aurai obtenu le don de votre amour.
- Par Saint-Omer, dit la Dame, vous jeûnerez longtemps, si vous ne devez point manger avant d'avoir mon amour.
Guillaume sort de la chambre sans mot dire. Il se fait préparer un lit. Il se couche, mais il ne trouve point de repos.
Trois jours pleins, il gît dans son lit, sans manger, ni boire. De cette manière le quatrième jour arrive, et la Dame n'a point l'air de s'en inquiéter. Toutefois, Guillaume jeûne toujours et ne mange d'aucune chose. Sa fierté l'assaut sans trêve et le pauvre garçon a perdu totalement la couleur. Ce n'est pas merveille s'il maigrit ; il ne mange rien et veille continuellement. Parfois, dans son délire, Guillaume se figure que la Dame, cause de sa perte, est dans son lit ; qu'il la tient entre ses bras et en fait tout son contentement. Tant que cela dure, Guillaume est heureux, car il accole et baise ce qu'il aime ; et quand la vision disparaît, il recommence ses soupirs et ses plaintes. Il étend ses bras et il ne rencontre que le vide, hélas ! Il est transi de froid et de désir.

Un écuyer, qui devance le seigneur de Hauterive, arrive pour annoncer à sa Dame que son mari revient de bataille et de tournoi, suivi de quinze prisonniers qui tous sont des Chevaliers riches et puissants. Le reste du gain est aussi fort considérable. Cette nouvelle remplit de joie la Dame et la rend plus belle encore. Elle fait faire des préparatifs pour le souper dans la grande salle, et alors, seulement, elle songe à Guillaume. La voici qui monte aussitôt dans sa chambre pour lui apprendre le retour de son seigneur.
Elle demeure assez longtemps devant le lit, mais Guillaume ne la voit point. Elle l'appele par son nom, mais il ne répond pas, tellement il rêve. Alors la dame le pousse de son doigt et lui crie plus haut. Et quand Guillaume l'entend, il tressaille de tout son corps ; et, quand il la sent auprès de lui, il tremble des pieds à la tête ; et quand il l'aperçoit, il la salue :
- Dame, fait-il, venez-vous à mon aide ? Ah ! Dame, pour Dieu, je vous prie d'avoir pitié de moi.
Aussitôt la Dame lui répond :
- Par ma foi, Guillaume, je n'aurai jamais pitié de vous, de la façon que vous l'entendez... C'est mal payer les bienfaits de votre seigneur que d'adresser à sa femme telle requête ! Vous aimer d'amour ? N'espérez point ce don de moi. Mais vous êtes insensé de vous priver ainsi de nourriture. Ne vous tuez pas, malheureux ; il y va de votre salut éternel ! Levez-vous, et laissez vos folies ; mon seigneur et le vôtre revient de bataille. Je jure qu'il saura tout si vous vous obstinez à vous laisser mourir de faim.
- Dame, dit Guillaume, c'est inutile ! On peut me trancher tous les membres, mais je ne mangerai pas. Ah ! Dame, je le vois bien ; rien ne saura me défendre contre votre inimitié, ni le jeûne, ni la mort.
La Dame quitte Guillaume sans se laisser toucher par son désespoir. Elle revient dans la salle qui est déjà ornée fort richement. On y a dressé les tables et les blanches nappes y sont mises dessus ; et l'on commence à apporter les mets : pain et vin et toutes sortes de viandes rôties.
Bientôt arrive le Châtelain avec tous les chevaliers, et ils s'assoient à table où ils sont servis magnifiquement. Et la Dame mange aussi, à côté de son mari.
Le Châtelain regarde dans la salle pour voir si Guillaume et il s'étonne de son absence.
- Dame, dit-il, ne sauriez-vous dire, vraiment, pourquoi Guillaume ne se trouve point parmi nos amis ?
- Je vous le dirai, fait la Dame, sans mentir. Il est devenu trop délicat. Il souffre d'un mal dont il n'aura point remède, d'aucune façon, comme je crois. - Dame, par Saint-Denis, c'est bien dommage que cela soit, fait le Châtelain, qui aime bien Guillaume.
Il ne se doute point du véritable motif de la maladie du jeune chevalier, ni pourquoi il a perdu la tête.
Après avoir soupé, les Chevaliers se lèvent de table et quittent la salle. Alors, la Dame prend son mari par un pan de son manteau. - Mon mari, fait-elle, je m'étonne que vous n'alliez point voir Guillaume. Vous devriez savoir quel est son mal. Qui sait s'il ne feint point ?
Ils vont et trouvent Guillaume triste et pensif.
Le Châtelain s'assied au pied du lit, et commence à parler à Guillaume, doucement :
- Bel ami, dites-moi, comment vous sentez-vous ?
- Seigneur, fait Guillaume, fort mal.
- De quoi souffrez-vous ?
- D'une grande douleur au coeur et à la tête. Jamais je n'en relèverai...
La Dame ne se tient plus ; elle s'adresse à son mari:
- Seigneur, fait-elle, pour Dieu, laissons cela... Guillaume dit ce qu'il veut, mais je connais la vérité. Certes, il souffre d'un mal qui donne de la sueur et du tremblement.
Puis se tournant vers Guillaume :
- Si vous tardez encore à manger, dit-elle, le terme approche où vous ne mangerez plus jamais.
- Dame, fait celui-ci, que voulez-vous ! Dites ce qu'il vous plaira, vous êtes ma Dame et il est mon seigneur. Mais quant à manger, je ne le ferais point.
Et la Dame de s'écrier :
- Or, voyez sire, la fausseté de Guillaume. Lorsque vous fûtes au tournoi, lui qui, maintenant, gît ici malade, vint en ma chambre...
- Et pourquoi y vint-il, Madame ? Et qu'avait-il à vous demander ?
La Dame répond :
- Je vous le dirai, Monsieur. Mais, auparavant, ne mangerez-vous pas, Guillaume ? Sinon, je devrai tout raconter à notre seigneur.
- Non, je ne mangerai jamais plus, fait Guillaume.
- Vous me prenez pour fol ou pour homme de rien, dit le Châtelain à la Dame. Je ne sais ce qui me retient de vous donner du bâton sur les côtes.
- C'est inutile, fait-elle ; je parlerai. Mais Guillaume, avant que je parle, mangerez-vous !
Guillaume soupire et répond tristement :
- A aucun prix je ne mangerai, si le mal de mon coeur n'est pas soulagé.

La Dame en a alors pitié, et touchée de son amour d'elle, elle dit à son seigneur :
- Sire Guillaume que vous voyez là, m'a demandé mon oiseau, mon faucon... Et moi j'ai refusé de le lui donner. Il est mien, mais il est aussi à vous ...
La dame au faucon  par jane.merelle
- J'eusse mieux aimé, dit le Châtelain, que tous nos oiseaux, faucons, éperviers, autours, fussent morts plutôt que de voir souffrir Guillaume.
Cette réponse émeut agréablement la Dame.
- Puisque c'est votre vouloir, Monsieur, donnons-le lui, dit-elle.
Puis, se tournant vers Guillaume, elle ajoute :
- Messire le veut ; je ne lui ferai point cette injure que par ma faute, vous ne l'ayez point.
Guillaume en entendant ces mots se lève, plus joyeux qu'il ne peut exprimer. Il n'a plus ni maux, ni soucis. Sitôt vêtu, il s'en vient à la salle.
En le voyant la Dame soupire. Elle change de couleur, comme surprise par le trait rapide de l'Amour : elle est, tour à tour, pâle et rougissante.
-Je n'en sais pas de plus fous, dit le Châtelain à Guillaume, que ceux qui se laissent, ainsi que vous, prendre le coeur par la possession d'un ''fau-con''. Allez chercher cet oiseau, commande-t-il à un page.
C'est ainsi deux bonheurs qui échouent à Guillaume. Car il a le faucon et l'amour de la Dame.

Plus tard, c'est Guillaume, lui-même, qui viendra dans l'intimité, chercher l'oiseau de sa dame.

Histoire tiré d'un fabliau : '' Guillaume au faucon ''